Porté par la jeune comédienne Pauline Petit Plazenet, le spectacle « Jeanne D., une histoire de France » s’éloigne des traditionnels son et lumière pour proposer une fresque théâtrale profondément humaine. Une réussite ambitieuse, malgré une durée qui pourra sembler exigeante.
Il fallait de l’audace pour confier l’essentiel du rôle de Jeanne d’Arc à une comédienne âgée de seize ans et demi. Il en fallait davantage encore pour lui demander de tenir la scène durant près d’une heure et demie, dans un spectacle qui approche les 1 h 45. Dans la cour du château de Villequiers, village où Jeanne d’Arc passa en octobre 1429, Pauline Petit Plazenet relève pourtant le défi avec une maturité étonnante.
Loin de composer une icône figée, la jeune comédienne donne à voir une adolescente traversée par les certitudes, les doutes, les colères et les fragilités. Cette Jeanne-là n’est pas seulement une héroïne historique : elle est une jeune fille issue du monde paysan, confrontée aux puissants et portée par une détermination qui semble parfois dépasser la raison.
Une Jeanne profondément humaine
C’est l’une des grandes réussites de l’adaptation de Philippe Desnoues, auteur et metteur en scène : faire descendre Jeanne de son piédestal pour lui rendre sa jeunesse et son humanité. La mise en scène revendique une héroïne « traversée par le doute autant que par la foi », dont la force naît précisément de la tension entre vulnérabilité et détermination.
Pauline Petit Plazenet impressionne d’abord par son endurance. Mais sa performance ne se résume pas à une prouesse physique. Elle rend Jeanne crédible, toujours en équilibre entre l’héroïne et la victime, entre la jeune fille qui cherche sa voie et celle qui finit par imposer sa parole.
La proximité d’âge entre la comédienne et son personnage renforce certaines scènes. Le spectateur mesure alors ce que pouvait avoir d’extraordinaire le destin d’une jeune fille de dix-sept ans, confrontée aux enjeux religieux et politiques de son époque.
Le procès constitue à cet égard un véritable tournant. À mesure que Jeanne est enfermée, interrogée et acculée, la comédienne semble prendre une emprise encore plus forte sur la scène. Jusqu’au monologue final, qui constitue une parenthèse assumée dans le récit historique.
Un final féministe convaincant
Inspirée notamment des minutes du procès en condamnation et du « Ditié de Jehanne d’Arc » de Christine de Pizan, la pièce ne prétend pas livrer une vérité historique absolue. Les nécessités dramaturgiques ont façonné le récit, tout en conservant le procès comme une matière essentielle.
Dans sa dernière prise de parole, Jeanne ne se limite plus au XVe siècle. Elle devient la voix de celles qui refusent de se soumettre, revendiquent le droit de choisir leur destin et prennent la parole lorsque d’autres voudraient la leur retirer.
Cette lecture féministe aurait pu paraître artificielle. Elle fonctionne au contraire parce qu’elle prolonge ce que le spectacle a montré jusque-là : une jeune femme refusant successivement de se soumettre à son père, aux puissants du royaume, puis à ses juges.
Dans cette séquence, Pauline Petit Plazenet est bouleversante de vérité. Elle ne déclame plus Jeanne : durant quelques minutes, elle semble lui prêter sa propre jeunesse.
Une troupe sans caricature
Une Jeanne convaincante ne suffirait toutefois pas à faire un spectacle. La production s’appuie aussi sur une troupe réunissant comédiens amateurs, professionnels, habitants de Villequiers et des communes voisines. Au total, quelque 70 artistes et techniciens participent à cette version 2026, dans une aventure portée par une association qui revendique plus de 90 adhérents âgés de 7 à 90 ans et plus de 300 heures annuelles de cours de théâtre.
Valérian Baillau compose un évêque Cauchon particulièrement remarquable. Loin du « méchant » caricatural, son personnage apparaît politique, ambigu et parfois glaçant, mais toujours humain. Ses doutes et ses contradictions le rendent finalement plus inquiétant qu’un simple antagoniste.
Joaquim Séchaud campe un Georges de La Trémoille retors et manipulateur, véritable éminence grise de Charles VII. À ses côtés, Nicolas Chapelier, dans le rôle de Jean de Metz, et Hugo Bariller, en Bertrand de Poulengy, donnent chair aux premiers compagnons de Jeanne. Leurs personnages commencent par douter avant de choisir de croire et de suivre la jeune femme.
La distribution réunit également Catherine Chatelet, dans le rôle d’Isabelle Rommée, Pierre Gourtay, en Robert de Baudricourt, et Maud Lao, en Yolande d’Aragon.
Une mise en scène qui évite le spectaculaire facile
« Jeanne D. » aurait pu céder à la facilité du grand spectacle historique, avec multiplication des effets et des scènes de foule. Le choix est tout autre. La création s’éloigne volontairement des codes du traditionnel son et lumière pour privilégier le théâtre, la présence des acteurs et la relation directe avec le public.
La narration, confiée à Anne de Beaujeu plutôt qu’à une voix off, accompagne les différentes étapes de l’épopée sans rompre le mouvement théâtral. Nikita Cornuault lui apporte élégance et présence. Elle est secondée par deux jeunes comédiens issus des cours de théâtre de Villequiers et de Baugy, Margot Gaucher et Tyméo Menil, remarquables de naturel.
La musique interprétée en direct constitue l’une des nouveautés de cette édition. Cinq musiciens de l’Harmonie de Bourges — flûte traversière, cor, basson, trompette et percussions — jouent sous la direction de Floriane Delaleuf. Cet accompagnement renforce la dimension presque lyrique de la mise en scène.
Et puis il y a le décor. Lorsque la nuit tombe sur la cour du château de Villequiers, les vieilles pierres deviennent naturellement le prolongement du plateau. Elles n’ont pas besoin d’effets supplémentaires pour faire naître l’Histoire.
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Une durée exigeante, mais un pari réussi
La principale réserve concerne peut-être la durée du spectacle. Avec environ 1 h 45 sans entracte, la représentation demande une attention soutenue. Certaines séquences narratives ou transitions pourraient sembler longues aux spectateurs venus chercher un spectacle historique plus traditionnel et plus rythmé.
Mais cette exigence est aussi la conséquence du choix artistique opéré par la compagnie. En privilégiant le théâtre, les personnages et la progression intérieure de Jeanne, « Jeanne D. » accepte de prendre le temps de raconter plutôt que d’enchaîner les effets.
Après le succès de l’édition 2025, qui avait réuni 822 spectateurs malgré une représentation annulée en raison des intempéries, la version 2026 revient enrichie. Elle confirme surtout la capacité d’une aventure née en milieu rural à dépasser largement le cadre amateur.
Cinq artistes professionnels ont rejoint le projet pour transmettre leur expérience et partager la scène avec les talents locaux. Au final, la distinction entre amateurs et professionnels importe peu. Ce qui demeure, c’est l’engagement collectif et la crédibilité de la troupe.
Notre avis
Une réussite. Par son interprétation, Pauline Petit Plazenet porte le spectacle avec une force impressionnante. La mise en scène, la musique en direct et le décor naturel composent une proposition originale, plus théâtrale que spectaculaire.
Le spectacle pourra paraître long à certains et son ultime lecture féministe ne convaincra peut-être pas tous les amateurs de reconstitutions historiques strictes. Mais « Jeanne D., une histoire de France » assume ses choix et leur donne une véritable cohérence.
Lorsque Pauline Petit Plazenet reste seule avec les derniers mots de Jeanne, son âge, les costumes et les cinq siècles qui nous séparent de la Pucelle s’effacent. Il ne reste qu’une jeune femme debout face à ceux qui ont décidé de son destin.
C’est là que le spectacle trouve sa plus belle raison d’être : raconter une page de l’Histoire de France tout en faisant entendre combien la liberté de Jeanne peut encore résonner aujourd’hui.
À voir
« Jeanne D., une histoire de France », texte et mise en scène de Philippe Desnoues, est présenté du 18 au 23 août 2026 à 20 h 45, dans la cour du château de Villequiers. Six représentations sont programmées. Durée : environ 1 h 45 sans entracte. Le spectacle réunit 70 artistes et techniciens.
Une Jeanne d’Arc de chair, de fougue et de liberté, portée par une jeune comédienne étonnante : un spectacle historique, certes, mais surtout une aventure profondément humaine.
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